Les Britanniques ont offert à l’histoire de la médecine de véritables pointures. On peut citer le grand William Harvey, « inventeur » de la circulation sanguine, l’immense Edward Jenner, qui découvrit le principe de la vaccination et régla son compte à la variole. Il y eut aussi Lister, le chirurgien écossais qui découvrit l’aseptie dans les traces de Pasteur et Simpson, écossais lui aussi, qui réalisa les premières anesthésies au chloroforme chez ses parturientes. Et je n’évoque même pas Alexander Fleming, découvreur de la pénicilline… Tous ceux que je viens de citer sont au pinacle de la médecine et leur œuvre est citée en permanence comme fondatrice. Mais un de ces géants  manque pourtant à l’appel, il reste dans l’ombre, comme si sa personnalité complexe, son incroyable modestie avaient déteint sur la postérité. Qui connaît John Snow ? On se souvient parfois de son nom comme celui du médecin qui fut le premier à anesthésier pour son huitième accouchement  la reine Victoria elle même! Mais on oublie souvent qu’il découvrit la cause du choléra et qu’il inventa l’épidémiologie.

L’anesthésie de la Reine Victoria

L’histoire de ce jeune homme issue d’une famille modeste de York où il naquit en 1813 méritait pourtant d’être contée. D’abord apprenti d’un généraliste de Newcastle, il devint médecin après avoir complété ses études à Londres. Rapidement il s’intéressa aux balbutiements de l’anesthésie naissante et aux travaux de l’américain Morton qui proposait d’utiliser l’éther. Snow, faisant preuve d’une incontestable ingéniosité, publia ses modèles d’inhalateurs et les moyens de s’en servir, dans le désir de partager (il aurait été honteux dans son esprit de cacher le moindre détail dans le but de garder pour lui la main mise sur sa propre invention !). Il devint pourtant rapidement l’anesthésiste le plus réputé d’Angleterre. Si bien que lorsque la reine Victoria souhaita être endormie pour accoucher sans douleur de son 8e enfant, ce fut à Snow qu’on fit appel. Entre temps il s’était fait une spécialité dans l’administration du chloroforme dont les propriétés avaient été décrites par l’accoucheur écossais James Young Simpson (Celui-ci avait fait remarquer que l’éther hautement inflammable n’était pas très conseillée pour un accoucheur qui travaille dans un siècle où l’on s’éclaire à la bougie ! Il avait donc vivement conseillé d’utiliser le chloroforme.). Ce fut un succès et la reine très reconnaissante  de son anesthésiste put dire : « Le docteur nous donna ce chloroforme béni, avec ses effets apaisants, tranquillisants et absolument délicieux ».

Cet accouchement sans douleur voulu par Victoria fut beaucoup plus important qu’un banal coup de tête, certes couronnée en l’occurrence, mais seulement digne des émois des journaux à sensation de l’époque. Car Victoria n’était pas seulement reine d’Angleterre, Impératrice des Indes et d’une infinité d’autres titres et possessions, elle était surtout par la volonté d’Henri VIII, chef de l’Eglise anglicane. A ce titre, elle passait outre le précepte biblique qui assurait « qu’enfanter dans la douleur » était le lot des femmes et que Dieu l’avait voulu ainsi. Non, Victoria n’enfantera plus dans la douleur. Trois ans plus tard, pour la naissance de Béatrice, Snow sera présent de nouveau. La reine montrait ainsi l’exemple qui permettait aux femmes anglo-saxonnes de s’affranchir de la sentence divine*. Et l’habitude se prit pour les bourgeoises de Londres de réclamer une anesthésie « à la reine » pour tous leurs accouchements.

*En France et dans les pays latins, il faudra attendre un siècle pour que l’accouchement sans douleur puisse être autorisé.

La carrière de John était faite. Tout le destinait à être le consultant de la reine et bien entendu de la plus haute société de cette Angleterre de la fin du XIXe siècle qui dominait le monde. Et pourtant, c’est dans le quartier de Soho qu’on allait le retrouver, quartier qui à cette époque, rassemblait la pauvreté des émigrants, la modesties des petits commençants et les premières implantations de ce qui devint sa gloire de quartier « chaud », les bordels !

Qui était vraiment le Dr John Snow ?

Ainsi le moment est venu de se poser la question : qui est vraiment John Snow ? On pourrait considérer son histoire comme la saga  méritocratique d’un jeune homme pauvre de York qui commence par un long apprentissage auprès d’un généraliste de Newcastle où toutes les occasions sont prétexte à s’instruire, puis un passage chez un apothicaire d’une petite ville de province, enfin après avoir rejoint Londres (à pied) qui choisit de poursuivre ses études et s’inscrit dans la fameuse école fondée au siècle précédent par le grand John Hunter. Il présente alors l’examen du collège royal de chirurgie, celui de la société des apothicaires, puis dix ans plus il devient docteur en médecine. Beau parcours, méritant et couronné de succès permettant à ce brillant jeune homme de nourrir bien des espérances.

Mais quand on cherche plus loin on est surpris de constater qu’à côté ou en complément de la médecine, d’autres motivations le hantent. Une lecture qu’il fait à 17ans va changer le cours de sa vie. Ce livre est « Le retour à la nature » ( ) de John Frank Newton qui prône le végétarisme, la boisson d’eau distillée et le rejet de tout alcool. Il devient ainsi membre d’une association antialcoolique et militera toute sa vie. Célibataire endurci, totalement désintéressé au service de ses patients, ascète par choix quasi religieux, le parcours de Snow reste mystérieux quand on sait qu’il aurait pu prétendre du fait de ses talents d’anesthésiste (et qui plus est d’anesthésiste de la reine) à la plus haute destinée médicale.

Mais son choix était fait, il serait généraliste dans un quartier pauvre de Londres-

– Mais tu aurais pu être le médecin des ducs de l’Empire, lui disaient ses quelques amis !
– Oh mais je soigne mes pauvres comme des ducs, rétorquait-il avec un mince sourire.

L’épidémie de choléra

Mais l’avenir de John Snow était déjà scellé. Tant de vertus devaient sans doute justifier reconnaissance universelle. Quand il s’installa au  54 Frith Street dans le quartier de Soho, son destin était déjà scellé : le choléra était apparu dans la baie du Bengale ! Et l’épidémie s’était lourdement mise en branle au train des soldats et des voyageurs qui se déplaçaient sur les navires de l’Empire.

Une première vague était déjà arrivée à Londres en 1830. Il faudrait se remémorer les quartiers populaires de Londres à cette époque en s’aidant des descriptions du grand Dickens, quand les débuts de l’ère industrielle attiraient dans des taudis une population ouvrière miséreuse fuyant leur campagne avec l’espoir de trouver quelques subsides dans les nouvelles « fabriques » du progrès.

Ainsi de nombreux quartiers de la ville étaient très mal équipés, l’eau courante n’existait évidemment pas et il fallait se la procurer à la pompe (une seule par quartier), les sanitaires manquaient, les déjections humaines étaient déversées dans des cloaques (sorte de fosses creusées sous les habitations) ou dans les caniveaux ; toute cette horreur terminant inéluctablement son trajet dans la Tamise. Si bien que l’odeur ambiante était parfaitement abominable. Ainsi la théorie médicale datant d’Hippocrate qui disait que le mal était porté par les miasmes, impuretés de l’air ambiant n’avait aucune difficulté à être confirmée par la perception générale. Cette théorie voulait que l’air souillé par les déchets en décomposition devenait malsain (ce qui objectivement n’était pas faux), et que quiconque respirait cet air vicié tomberait malade et que c’était ainsi, pour les médecins de l’époque, que le choléra se répandait (ce qui était beaucoup plus discutable !).

A la fin de l’été 1854, l’épidémie frappa Soho, et Snow put directement assister aux horreurs du choléra qui frappait ses patients : cette diarrhée brutale, incontrôlable, en « eau de riz » qui vous vidait un corps en quelques jours, ces vomissements épuisants et douloureux, cette déshydratation intense sans qu’aucune boisson ne puisse être acceptée et la mort inéluctable en quelques jours.

C’est le mauvais air, ce sont les miasmes, il faudrait assainir le quartier par des grands feux… Malheureusement à Soho, les bicoques en bois sont proches à se toucher et ce n’est pas possible, se lamentaient ceux qui passaient pour les experts !

Mais Snow raisonnait en tant qu’anesthésiste qui connaît comment les gaz circulent dans le corps :

Quand vous respirez un gaz ou un miasme, ce sont vos poumons qui devraient être d’abord touchés. Vous allez tousser ou avoir du mal à respirer. Mais la maladie que je vois n’a rien de pulmonaire : c’est un mal digestif, comme si l’on avait ingéré une substance toxique pour l’intestin.

Il avait déjà pratiqué des autopsies des malades atteints du choléra lors de la précédente épidémie et il avait noté qu’il s’agissait bien d’une maladie digestive mais que les poumons des malades étaient plutôt épargnés. Encore fallait-il le prouver.

Le jeu de piste du Dr Snow

Snow en son for intérieur était persuadé que l’eau devait être le vecteur responsable du choléra*. Il réalisa donc des prélèvements d’eau sur toutes les pompes de Soho. Mais ses observations au microscope ne donnaient rien. L’eau semblait propre. Il n’avait donc aucune preuve pour confirmer son intuition. Il se lança alors dans une véritable course contre la montre pour tenter d’arrêter le fléau. Les trois derniers jours, 127 personnes étaient mortes. Snow, aidé par le Révérend Whitehead, prêtre du quartier, n’hésita pas à effectuer une enquête policière (Sherlock Holmes avant l’heure) et fit du porte-à-porte dans toutes les rues du quartier en interrogeant les habitants. Il tint un registre de ceux qui étaient tombés malades et étaient décédés dans chaque habitation au cours des semaines précédentes. Puis il eut l’idée géniale de reporter toutes ces données sur une carte : véritable carte de la mort.

*Lui ne risquait rien, car adepte des grands principes naturistes, il avait pris l’habitude de ne boire que de l’eau distillée.


Carte établie par John Snow montrant les foyers de contagion de cholera lors de l’épidémie de 1854. Chaque point noir représente un décès dans le foyer en question.

Quand il analysa sa carte, il comprit la propagation de la maladie. Tout partait d’un coin de rue, à l’angle de Broad Street et de Cambridge Street et semblait s’amenuiser plus on s’en éloignait.  Or, que trouvait-on à ce coin de rue ? Une pompe à eau, la pompe de Broad Street. Une de ces pompes où tous les habitants du quartier venaient remplir leurs seaux.

La coupable semblait toute désignée mais le médecin détective se heurtait cependant à une énigme. Une femme habitant un autre quartier de Londres, éloigné de Soho, était aussi atteinte par le choléra. Comment comprendre ce qui s’était passé, car la femme ne pouvait pas être interrogée : elle était morte. Mais si le Dr Snow ne résolvait pas ce cas mystérieux, toute sa théorie s’effondrait… Après une nuit de recherches, il trouva l’homme qui connaissait la réponse : le fils de la victime. Ce dernier lui apprit que sa mère habitait auparavant à Soho et qu’elle adorait l’eau de la pompe de Broad Street. C’était la preuve que Snow cherchait : la pompe de Broad Street était bien la source de la contamination.

Après bien des discussions et quelques engueulades où il sut manier la menace, il parvint à persuader les autorités de démonter le bras de la pompe. Dès lors, l’épidémie de choléra cessa. Même si le choléra avait tué plus de 500 personnes en une semaine, pour John Snow c’était une immense victoire. Il avait trouvé le moyen d’arrêter l’hécatombe. La vie put reprendre alors doucement son cours dans les ruelles de Soho.

Mais le médecin restait profondément marqué par cette épreuve et voulait aller plus loin. En enquêtant à nouveau, Snow s’aperçut qu’une fosse septique, un de ces cloaques sous les habitations,  contenait la couche d’un bébé malade et avait contaminé par une fissure la fameuse pompe*, où 60% de ceux qui avaient été infectés venaient chercher leur eau. Il compila alors tous ses travaux dans un livre pour faire partager sa découverte. Mais il n’aura pas l’écho attendu et mourut trois ans plus tard sans avoir été compris.

*Elle existe toujours à Londres aujourd’hui sans bras pour rappeler l’action de John Snow

Filippo Pacini, l’autre découvreur.

Ce que ne savait pas Snow, c’était qu’au même moment à l’université de Florence Filippo Pacini travaillait lui aussi sur l’épidémie de choléra qui touchait la Toscane. Lui aussi était issu d’une famille pauvre et avait reçu une éducation religieuse très stricte, lui aussi était célibataire et ne vivait que pour ses recherches. Il s’était déjà fait connaître par ces travaux sur l’anatomie microscopique en décrivant les corpuscules sensoriels encapsulés qui aujourd’hui portent son nom, mais devant l’épidémie de choléra et ses ravages, il dédaigna les autres sujets et se plongea littéralement dans son étude.

Il disséqua alors les cholériques décédés et découvrit au microscope des petits vibrions en forme de virgule qui restaient enchâssés dans la paroi de l’intestin. Et il suggéra, alors que la théorie microbienne n’était pas encore admise, que ces vibrions devaient être l’agent responsable de la maladie et que ceci expliquait pourquoi elle était contagieuse et transmissible. Il proposa même un traitement (en réalité « le » traitement !) qui consistait à injecter par voie intraveineuse un litre d’eau complétée par 10g de chlorure de sodium par lutter contre la déshydratation. C’était précurseur et révolutionnaire. Trop sans doute, car personne n’écouta Pacini et ses travaux, comme ceux de Snow finirent par remplir les rayonnages des thèses oubliées…

Trente ans plus tard

En 1883, le grand Robert Koch, découvreur du bacille de la tuberculose, embarqua pour Calcutta où sévissait à nouveau le cholera. Il avait raté son coup au Caire l’année précédente, mais cette fois serait la bonne. Et il put ainsi publier la description de « Vibrio Cholerae »  et le rôle de l’eau dans la transmission du bacille (ce que Pacini et Snow avait respectivement découvert en 1854). Il se défendra ensuite de tout plagiat en arguant du fait qu’il ne connaissait pas leurs travaux. Ce qui n’était pas impossible, vu le sort indigne qu’on leur avait réservé. Les grandes découvertes médicales prennent parfois des chemins tortueux…

Jean-Noël FABIANI


Jean-Noël Fabiani est l’auteur avec le dessinateur Philippe Bercovici de L’incroyable histoire de la médecine. De la préhistoire à nos jouren BD publiée aux éditions Les Arènes  et a écrit, entre autres ouvrages, La Fabuleuse histoire de l’hôpital du Moyen Âge à nos jours (Perrin).
Photo Editions Perrin/DR

Source / Original : https://www.historia.fr/la-m%C3%A9decine-toute-une-histoire/les-%C2%AB-d%C3%A9couvreurs-%C2%BB-du-chol%C3%A9ra