La Lettre n°55
ÉDITORIAL
Les plus anciens d’entre nous ont connu l’époque où le malade devait ignorer le diagnostic de la pathologie dont il souffrait, si le pronostic était trop sombre. Aucun patient n’était donc atteint de tuberculose ou de cancer. Du reste, au lit du malade, lors de la visite du Patron, l’externe qui lisait l’observation était tenu d’employer le mot phi pour tuberculose ou épithélioma pour un cancer. Le secret était maintenu par l’entourage même au moment des obsèques : le décès était survenu « des suites d’une longue maladie ». Les malades ou plutôt ceux qui ne voulaient pas l’être lisaient le magazine Guérir, une revue de vulgarisation médicale et scientifique, orientée santé, hygiène et parfois beauté. Diffusée des années 1930 jusqu’au début des années 1950, cette revue a été bimensuelle ou mensuelle selon les époques.
Les décennies ont passé, les progrès de la médecine ont été spectaculaires et les malades ont été de mieux en mieux informés. En 2002, a été promulguée la Loi dite Kouchner, le 4 mars, un véritable tournant : le médecin devait renoncer à son ton paternaliste, son air dominateur par son savoir, vis-à-vis de son (non !), il faut dire du patient. Celui-ci, par cette Loi, devenait un acteur de sa propre santé, clairement informé, consentant ou non à tout acte médical, pouvant consulter directement son dossier personnel. Des commissions des usagers sont nées et la judiciarisation touchant le quotidien médical s’est développée. Les étudiants en médecine apprennent désormais ce qu’il faut dire à un patient pour allier empathie et neutralité.
Bien des patients se sont mis à se méfier de La Médecine tout en gardant un intérêt pour les informations sur la santé. Les acteurs des médias de tous types ont alors savouré les progressions de leurs audiences. Des innovations à caractères, elles, commerciales ont aussi fleuri.
À partir des années 2010, voilà qu’Internet devient à la portée de toutes et tous, la révolution de l’information et celle sur la santé n’y échappent pas. Dans les années 2020, la télémédecine, la téléconsultation se répand, activée par la pandémie de covid. Elle pallie partiellement les manques de personnels compétents dans ce qui a pris le nom de déserts médicaux. La montée des outils numériques est spectaculaire, notamment pour la prise des rendez-vous, ou encore avec les montres connectées. Arrive enfin l’IA, l’Intelligence Artificielle, une explosion. Un pas de plus vers la déshumanisation pour certains. Un outil de désinformation redoutable pour d’autres. Une invention machiavélique ou un formidable outil pour les malades comme pour les médecins.
L’IA est une réalité. Il va falloir que notre Société décide de la manière de s’en servir.
Lors de réunions informelles, conviviales, des adhérents de AAA-APHP s’en donnent à cœur joie pour échanger leurs points de vue sur l’IA. Le Président Philippe Évrard, très à l’écoute de tout ce qui se dit et s’écrit sur cette nouveauté, a décidé d’organiser dans ces prochains mois un atelier consacré à l’IA pour une vingtaine d’adhérents. Une raison pour vous y inscrire le moment venu, en surveillant la rubrique Actualités sur notre site.
Mais ne manquez pas la prochaine réunion scientifique consacré au muscle, le 3 juin, (voir l’Agenda). Venez-y nombreux et pensez à adhérer à l’AAA-APHP.
Jacques Gonzales
À noter : Tout adhérent peut souhaiter faire paraître un texte dans La Lettre.
Il suffit de l’adresser pour soumission au responsable de La Lettre jacques.gonzales@gmail.com
Deux lectures proposées par Jacques Gonzales
- La Tentation de l’Empire de Jacques Goyens, Academia, 194 pages, 19,50 €
L’exercice du pouvoir a toujours oscillé entre autorité et revendications d’égalité et de liberté. Pour 
Bela Bartok, lui, s’est fait le chantre de la fraternisation entre les peuples.
Attention, le nationalisme a été souvent le marchepied de l’impérialisme. « L’esprit d’appropriation est un vice obsessionnel de l’espèce humaine », en témoigne l’intérêt pour les pôles et bientôt la Lune. Le salut pourrait-il venir de la femme censée détenir le pouvoir de l’évolution démographique mondiale ? « La question reste ouverte », écrit l’auteur.
Ce livre très instructif, facile à lire, devrait être mis entre les mains de tout électeur.
- Brillat-Savarin Le gastronome transcendant par Jean-Robert Pitte, Préface de Érik Orsenna, Tallandier, 2024, 303 pages, 22,50 €.
Un des symptômes très particuliers dont ont souffert les malades victimes de la Covid a été l’anosmie, l’absence de goût.
Brillat-Savarin !
Quasi tout le monde connaît ce nom, et même le titre de son livre Physiologie du goût, sauf que ce livre 
Ce n’est pas la moindre des étrangetés de cet ouvrage devenu si populaire. Son titre très long est à décrypter, mot par mot, pour en comprendre tout le sens : Physiologie du goût ou méditations de gastronomie transcendante Ouvrage théorique, historique et à l’ordre du jour, dédié aux gastronomes parisiens, par un professeur, membre de plusieurs sociétés savantes.
Ce livre réédité en 1838 fait 493 pages. La table des matières signale trente Méditations numérotées en chiffres romains, après vingt aphorismes célèbres comme La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent. Suivent Variétés, il s’agit de 28 recettes, puis dans les pages suivantes, des chansons originales de l’auteur et « un envoi aux gastronomes des deux mondes » pour finir. Un ensemble hétéroclite, rempli d’anecdotes. Inutile d’y trouver un plan mais quelle richesse et quelle variété dans le contenu !
Il n’y a là rien d’étonnant quand on lit que cet homme a été à la fois un politique, un maire, un député, un magistrat, un musicien violoniste, un féru de sciences en particulier de médecine, un poète, un chasseur, enfin un gastronome hautement réputé. Le suivre fait entrer dans de multiples mondes, des institutions nationales, des cours de tribunaux, des restaurants, des cuisines, des salons… Brillat de Savarin – il a été anobli -, cet homme avide de toutes les curiosités, a rencontré bien des gens au cours de longs et savoureux repas dans une ambiance conviviale et policée. Brillat-Savarin toujours plein de verve, a séduit, et la bonne chère le rapproche de chéries, de belles et jeunes femmes, notamment Juliette Récamier.
Pour lui, « les gourmands vivent plus longtemps que les autres » -, le raffinement gustatif avive tous les sens jusqu’à l’extase qu’il confond avec l’orgasme, lui qui resta célibataire, car sans désir de fonder une famille. Il a inventé un art de vivre, le plaisir de la table centré sur l’appétit et la dégustation lente de mets bien préparés et parfaitement cuits, assortis à des vins sélectionnés. Il convient de commenter les saveurs, les émotions éprouvées entre convives. Il insiste sur les détails et privilégie toujours la qualité, en particulier des matières premières. Il bannit les excès. Il a ouvert ainsi cette dimension culturelle des dîners à la classe bourgeoise, en insistant sur l’importance du café, et aussi sur les vertus des truffes et du chocolat.
Brillat-Savarin a ainsi élaboré une œuvre sur tout ce qui tourne autour de la gastronomie, tant à partir de ses expériences de cuisinier que comme client de restaurant. Il en est devenu professeur, comme il se désigne lui-même dans le titre de son livre.
Le lecteur de ces 300 pages retiendra que le dîner donne un sens à la vie. Un livre formidable pour traiter les états d’âme morose de nombre de nos concitoyens, en restaurant leur envie d’aiguillonner, d’émouvoir leurs papilles chaque jour.
Une visite culturelle
Une Exposition à voir à la BnF :
Cartes imaginaires. Inventer des mondes du 24 mars au 19 juillet à la Bibliothèque François Mitterrand dans la Galerie 2.
Le virtuel est très à la mode. Cette exposition invite précisément à un voyage aux frontières du réel et de la fiction, à la recherche de liens entre les cartes et l’imaginaire.
Par le biais des lumières et des ambiances sonores, vous serez immergés dans des espaces inexplorés, mythiques ou littéraires en contemplant des œuvres mêlant parchemins médiévaux et art contemporain, 
Un débat à suivre ou à vivre :
Éthique des neurosciences : peut-on hacker nos cerveaux ?
Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et neurologue, président du comité d’éthique de l’Inserm,
Sylvie Chokron, neuropsychologue et directrice de recherche au CNRS, la fondatrice et directrice de l’Institut de Neuropsychologie à la Fondation Ophtalmologique Rothschild,
et Vincent de la Sayette, neurologue et professeur associé-praticien hospitalier au CHU de Caen, membre de l’unité Neuropsychologie et Imagerie de la Mémoire Humaine
chercheront à répondre à la question : comment encadrer les neurotechnologies ?
Ce sera le mardi 14 avril 2025, de 18 h 30 à 20 h dans le Petit auditorium de la bibliothèque François-Mitterrand – Quai François-Mauriac – Paris 13e
L’accès sera gratuit.
Un site à consulter
sh6e.com
La Société Historique du 6ème arrondissement de Paris
Fondée en 1898 et reconnue d’utilité publique, cette Société se consacre à l’histoire et au patrimoine de ce quartier de Paris. Un des sites les plus connus des personnels de santé est la Faculté de la rue des Saints-Pères. Mais il ne faut pas ignorer qu’à cet emplacement se situait l’Hôpital de la Charité, un des fleurons de la médecine européenne au début du XIXe siècle, où ont exercé notamment Corvisart, Laennec, Bouillaud, Velpeau, Calmette.
L’entrée se faisait par le 47 de la rue Jacob. La chapelle de l’hôpital est devenue le siège de l’Académie nationale de médecine en 1850. Redevenue lieu de culte, l’église a été consacrée à Saint Volodymyr le Grand, en 1943, en hommage au prince Vladimir le Grand de Kiev, avant de devenir cathédrale en 1961, une cathédrale de culte catholique ukrainien aligné sur le rite byzantin. Le 1er octobre dernier, le pape Léon XIV a nommé évêque de l’Éparchie de Saint Vladimir-le-Grand, Monseigneur Ihor Rantsya. Titulaire d’un doctorat en géographie, ce prélat avait enseigné en Ukraine à l’université de Lviv, avant de suivre des études de théologie à Paris, et d’y assumer plusieurs fonctions depuis plus de dix ans.
L’hôpital de la Charité a été détruit vers 1935 pour faire place à la construction de la faculté de médecine qui est devenue fonctionnelle en 1953.
Le clin d’œil sur l’HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Vers l’éradication de la polio dans le monde ?
Il y a eu une terrible épidémie de poliomyélite au Danemark en 1952. Afin de sauver des vies, et en raison du manque de poumons d’acier, Bjørn Ibsen, un médecin danois formé à l’anesthésie, a proposé une ventilation mécanique invasive, une ventilation manuelle via trachéotomie exigeant une surveillance des patients 24h/24, assurée par une mobilisation d’étudiants en médecine. Cette technique a permis une baisse spectaculaire de la mortalité. Bien plus, elle a donné naissance aux unités de soins intensifs.
La réanimation pédiatrique est ainsi née à l’AP-HP, au début des années 1960, d’abord aux Enfants malades sous l’impulsion de Stéphane Thieffry, un des disciples de Robert Debré. Dans cette unité installée dans le Pavillon Grancher, étaient traités les enfants atteints de poliomyélite et de tétanos. Cette unité a été transférée à l’hôpital Saint Vincent de Paul, dès 1964, rapidement placée sous la responsabilité de Gilbert Huault, le premier véritable réanimateur pédiatrique ; par son dynamisme, il a joué un rôle essentiel dans la formation de toute une génération de réanimateurs.
Si la polio a été un moteur majeur du développement de la réanimation, cette maladie a été aussi à l’origine de la création des premières associations de malades. André Trannoy, paralysé des membres inférieurs en raison d’une polio, a fondé, avec cinq autres jeunes gens atteints des mêmes séquelles, l’association APF France handicap (anciennement “Association des Paralysés de France”) en 1933.
Dans les années 50, sont apparus heureusement les vaccins contre la poliomyélite. Jonas Salk, un virologue américain dont les parents étaient des immigrants juifs russes, a mis au point, en 1953, un vaccin injectable : le virus était inactivé. Il a été déclaré efficace le 12 avril 1955, après avoir été testé sur un million d’enfants. Albert Sabin, un autre virologue américain, lui d’origine polonaise, a connu en avril 1955, les premiers succès d’un vaccin oral : le virus était vivant.
Des campagnes de vaccination de masse ont été alors menées aux États-Unis et en 1957, le nombre annuel de cas est passé d’un pic de près de 58 000 cas à 5 600 cas. En France, le nombre de cas déclarés en 1957 s’élevait à 4100 et, à partir de 1963, à moins de mille. Le dernier cas date de 1988 tandis que l’incidence mondiale était alors estimée à plus de 350 000 cas par an.
Éradiquer le virus de la polio est une initiative qui a été lancée en 1985 par le Rotary international, rejoint en 1988 par l’OMS, l’Unicef et plus récemment par la fondation Gates et l’alliance mondiale pour les vaccins (GAVI pour Global Alliance for Vaccines and Immunization).
Les souches sauvages de sérotype 2 ne circulent plus depuis 1999 et, depuis novembre 2012, aucun cas associé à celles de type 3 n’a été rapporté : ces deux sérotypes sont donc désormais éradiqués. Seules les souches sauvages de type 1 circulent encore aujourd’hui, notamment dans deux pays, l’Afghanistan et le Pakistan.
L’autre aspect est lié à l’utilisation large des vaccins oraux, avec la circulation de souches « vaccine-derived » par recombinaison de souche vaccinale de type 2 avec le virus sauvage, source de paralysies flasques aigues. C’est la raison pour laquelle, l’OMS, dans les pays à ressources faibles, a recommandé dans le programme élargi de vaccination (« PEV ») l’introduction dans le schéma vaccinal contre la poliomyélite d’au moins une dose, sinon deux doses de vaccin injectable inactivé (ce dernier étant plus onéreux que le vaccin oral), tout en maintenant des doses de vaccin oral, dont celle de la naissance. Le vaccin inactivé devrait à terme se substituer complètement aux programmes basés sur le vaccin antipolio oral.
Le programme d’éradication de la poliomyélite a été lancé par l’OMS en 1988. L’éradication de la polio a été actée dans de nombreux continents dont l’Europe en 2002. Dans le monde, l’éradication de la polio semblait donc en très bonne voie mais elle demeure aujourd’hui en péril avec des populations, en particulier des enfants, qui subissent la guerre, ce qui rend l’hygiène défectueuse, les accès à l’eau potable périlleux, les possibilités vaccinales précaires. Par ailleurs, il semble que le financement de l’OMS soit amputé de la participation des États-Unis. Enfin, un ministre de la Santé américain émet des réserves fortes vis-à-vis des vaccins en général et de la recherche médicale.
Après l’éradication de la variole dans le monde, peut-on encore espérer l’éradication mondiale prochaine de la polio une maladie qui provoque des handicaps moteurs ou qui tuent lorsqu’elle touche les muscles de la respiration ? Quelques gouttes de vaccin sur la langue pourtant suffisent…
L’OMS visait aussi une éradication de la tuberculose en 2030 alors que chaque année 1,2 millions de personnes en meurent encore. Le nombre de nouveaux cas atteindrait les 10 millions par an, en France ce serait 4 à 5000 personnes touchées en 2024. Ce n’est donc pas une maladie du passé.
Plus largement la question de la prévention des maladies infectieuses par la vaccination reste une préoccupation de santé publique majeure, même dans notre pays, pour ce qui concerne encore la rougeole.
Les tentatives pour éradiquer la polio de la planète constituent par conséquent un moteur de réflexion pour tous les acteurs de la santé préoccupés par la prévention des épidémies et des pandémies.
Pour en savoir plus : https://www.who.int/fr/publications/b/76243
Jacques Gonzales & Catherine Weil-Olivier
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