Un texte du Professeur Jean-Noël FABIANI, Président des AAA-APHP


Il serait à la fois illusoire et ridicule de comparer l’épidémie de SARS-Covid-2 que nous traversons actuellement aux grandes épidémies du passé, sinon pour reconnaître l’évidence : l’humanité est mieux armée au XXIe siècle pour faire face au péril que nos ancêtres, confrontés à la grande peste noire de 1348, à l’épidémie de choléra de 1830 ou à la grippe espagnole de 1918…

Cependant les crises mettent toujours en lumière quelques vérités qu’on se charge souvent d’oublier ensuite.  Quelles sont-elles ?

Les Etats et les médecins n’étaient pas plus préparés à la soudaineté et à la gravité de l’épidémie que leurs prédécesseurs. Pourtant depuis 20 ans l’apparition régulière de nouvelles formes virales aurait dû faire envisager la survenue de la crise actuelle. Qu’on en juge : en 2002, épidémie de SARS-Cov-1 (SRAS), en 2009, grippe aviaire, en 2012, MERS-Cov (syndrome respiratoire du Moyen-Orient, 2014-2016 puis 2019, Fièvre Ebola, en 2015, virus Zika, en 2016, virus de la Dengue, en 2019, rougeole. Donc une nouvelle épidémie virale était hautement probable. Mais une fois l’épidémie passée, les hommes cherchent le plus souvent à oublier leurs peurs par une insouciance coupable. Ainsi la prévision du matériel nécessaire aux nations pour affronter un nouveau péril n’a pas été envisagée, sauf pour l’épidémie de H1N1 (grippe aviaire de 2009), mais cette attitude avait été largement critiquée à l’époque et les réserves accumulées furent utilisées et non remplacées au cours des années suivantes par des gouvernements non prévoyants.

Dans l’urgence de l’épidémie actuelle, l’administration française (y compris sanitaire) a montré une fois de plus ses limites et révélé ses défauts profonds : absence de réactivité et de plasticité, gout du contrôle tatillon, utilisation systématique du parapluie pour toute décision, aboutissant à des retards considérables dans l’approvisionnement (outils de protection des soignants et des citoyens et tests diagnostiques en particulier) et moindres dans l’organisation des soins.

Un corps médical divisé et pérorant.

Dans le feu de la crise, les médecins ont montré le meilleur et le pire. Tout d’abord, ils n’ont pas brillé pas par leur conduite individuelle. Beaucoup trop d’avis péremptoires de certains, beaucoup trop de manifestations d’égos, manque du devoir de réserve pour beaucoup d’hospitaliers qui ne sont que des fonctionnaires et qui feraient mieux de réfléchir à la portée de leurs paroles divergentes sur le moral des malades… Très peu d’entre eux ont cherché à remettre les événements en perspective pour éviter la panique de gens confinés, ne comprenant pas ce qu’était une épidémie virale, affolés par l’absence de traitement et de vaccins et perdus par les avis divergents des soi-disant « grands pontes » de la médecine. L’ensemble évidemment attisé par les médias d’information continue qui constituent une nouvelle donne par rapport au passé. Rappelons que les autorités avaient au contraire caché la gravité et la mortalité de la grippe espagnole de 1918 au prétexte de ne pas démobiliser les troupes sur l’effort de la guerre finissante. Car si ce SARS-Covid-2 apparaît beaucoup plus redoutable que les Etats et les médecins ne l’avaient envisagé initialement, il reste beaucoup moins dangereux que Yersinia Pestis ou que le H1N1 de la grippe espagnole (qui était quand même 10.000 fois plus virulent que le virus de la grippe saisonnière !). Il est certes très contagieux mais n’entraîne pas ou peu de morts chez les jeunes et les enfants et sa mortalité globale semble se cantonner à une surmortalité des patients âgés ou déjà malades. Rien à voir donc avec les épidémies du passé et les 50 millions de jeunes adultes qu’entraîna la grippe de 18-19.

En revanche, le système hospitalier français a su démontrer son efficacité et son adaptabilité devant le péril. Quant à l’action des soignants, elle n’étonne pas mais prouve une fois de plus que ce que les « vrais » médecins sont remarquables de compétence et de dévouement quand il s’agit de faire ce pourquoi ils sont formatés : soigner les malades ! Quant à la recherche mondiale, elle s’est mise en branle avec toute sa puissance et les publications diverses ont commencé à sortir dès les premières semaines de l’épidémie à l’assaut de nouveaux médicaments et bien sûr d’un vaccin qui ne manquera pas d’être trouvé dans les meilleurs délais.

Le grand confinement

Mais la leçon la plus importante de cette crise n’est pas médical mais touche plutôt à l’évolution de la civilisation. On assiste depuis quelques décennies à un changement très profond du statut qu’on accorde à la vie humaine. Rappelons-nous qu’en 1918 on a laissé mourir des millions de gens sans même en informer la population pour de pas la « démotiver ». Il faut dire qu’au seul 22 août 1914, on avait pu perdre au combat 27.000 hommes en une seule journée, sans que le président de la République de l’époque ne sorte seulement de son bureau. Vous noterez qu’aujourd’hui la perte d’un de nos soldats au Mali lui vaut un discours du Président aux Invalides et la Légion d’honneur. Les Etats se sont donc comportés en faisant passer la vie de leur peuple avant toute considération économique (et il n’y avait pas d’autre choix possible !). Si bien que la moitié de la population mondiale se trouve actuellement confinée. On a créé ainsi une psychose incroyable relayée par la télévision qui semble faire oublier que le confinement n’est qu’un outil pour ne pas surcharger les possibilités de soins et qu’il faudra bien en sortir et le plus vite possible. En effet, quel qu’en soit la date, le résultat sera le même, on libérera une population naïve vers le virus, qui ne s’éteindra que lorsque 70 % des gens seront infectés. Il faudra donc laisser s’immuniser dans les meilleures conditions possibles la population active (mais il faudra bien accepter qu’elle soit malade un jour), tout en laissant confinés les anciens qui le souhaitent (parce qu’ils sont les seuls qui risquent vraiment de mourir), et ne les laisser sortir que lorsque le virus ne sera plus circulant.

On peut également relever qu’au début de cette crise, les politiques ont fait de la médecine quand les médecins faisaient de la politique. Il est temps que chacun retrouve sa place. Le pouvoir exécutif est resté empêtré au début par son conseil scientifique qui semblait le gouverner au prétexte de sapience. Mais ce conseil était composé de savants qui n’étaient plus médecins depuis longtemps (s’ils ne l’avaient jamais été) et qui ne pensaient qu’en études à 4 bras, héritées de la démarche scientifique des laboratoires pharmaceutiques anglo-saxons avec lesquelles ils travaillaient sur des nouvelles molécules. On a du mal à trouver comme dans toutes situations d’urgence ces médecins pragmatiques (parfois militaires) qui ont appris devant l’hécatombe à réagir rapidement et à traiter à tous prix en utilisant comme groupe contrôle celui des patients non traités par la force des choses (!). Les grandes décisions ne pourront être prises que par les politiques (et pour tout dire par le seul Président de la République) sans écouter les réticences des médecins, lorsqu’il s’agira d’assumer ce qui est impopulaire : la prise de risque nécessaire liée à la fin du confinement.

Mais on peut aussi rester optimistes et compter sur ce qu’Edgard Morin nomme « l’effet Jeanne d’Arc » (c’est à dire un événement imprévisible qui change brutalement le cours de l’histoire) : par exemple un virus devenant inefficace avec les saisons, une mutation favorable le rendant moins contagieux ou la découverte d’un médicament efficace. Éventualité qui faciliterait énormément le déconfinement !

 

Jean-Noël FABIANI, Président des AAA-APHP