Il faut tirer pleinement les leçons de la crise due au Covid-19 et mettre fin à une politique néolibérale détruisant l’hôpital public, préviennent cinq professeurs de médecine.

A l’hôpital, le jour d’après doit-il ressembler au jour d’avant ? Pour avoir répondu publiquement oui à cette question, le directeur de l’agence régionale de santé du Grand-Est, Christophe Lannelongue, a été démis de ses fonctions. Il avait annoncé la reprise, au lendemain de la crise du Covid-19, du plan de suppression massive de personnel du CHU de Nancy pour retrouver l’équilibre financier de l’hôpital endetté.

Deux anciens directeurs des hôpitaux, anciens hauts responsables de la Fédération hospitalière de France, MM. Guy Collet et Gérard Vincent, viennent à leur tour, dans une tribune publiée le 23 avril dans Le Monde, de répondre par l’affirmative à la question. Ils estiment qu’il serait irresponsable de mettre fin à la tarification à l’activité (T2A) et naïf de croire que le système de santé échappera à une régulation financière décidée par Bercy.

Déconstruction

Ayant participé à la mise en place du couple mortifère – gestion commerciale et rigueur budgétaire – obligeant l’hôpital à en faire toujours plus avec toujours moins, on comprend que les deux auteurs de la tribune estiment que l’heure n’est « pas à rechercher les causes ni les responsabilités » de la déconstruction de l’hôpital public par cette politique poursuivie pendant plus de dix ans.

Faut-il rappeler que, avant la crise épidémique, 400 postes d’infirmières n’étaient pas pourvus à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) et que les services de réanimation pédiatrique des hôpitaux de l’Ile-de-France durent transférer des dizaines de nourrissons atteints de bronchiolite à plus de 200 km de Paris, faute de lits et de personnel ?

Au lieu d’analyser l’échec de cette politique néolibérale, fidèles à leur dogme idéologique, ils proposent la privatisation statutaire des hôpitaux publics. Ils préconisent leur transformation en un établissement de santé privé d’intérêt collectif (Espic), « hôpitaux privés à but non lucratif », dont le modèle, selon eux, « répond le mieux aux exigences d’efficience et de qualité de vie au travail », et l’inclusion dans « le service public de santé de tous les professionnels sur un territoire, qu’ils travaillent en institution ou à titre libéral ». Cela veut dire, si les mots ont un sens, y compris les cliniques privées commerciales versant des dividendes à leurs actionnaires et les médecins pratiquant des dépassements d’honoraires.

Faut-il rappeler que, contrairement à un établissement privé à but lucratif ou non lucratif, qui sélectionne les activités jugées rentables (la chirurgie ambulatoire, la dialyse rénale…), l’hôpital public soigne toutes les personnes, quelles que soient leurs pathologies ? Faut-il rappeler qu’un service public cherche à répondre à des besoins et non à gagner des parts de marché en développant un business plan ? Faut-il rappeler que l’hôpital public doit appliquer la règle éthique du juste soin pour le patient au moindre coût pour la collectivité, et non la règle commerciale de la recherche de rentabilité pour l’établissement en optimisant ses chaînes de valeur et en maximisant le codage, c’est-à-dire la facture adressée à la Sécurité sociale ? « Je suis là pour défendre mon établissement, pas pour défendre la Sécurité sociale », nous confiait le directeur d’un Espic parisien, ajoutant : « On me donne un outil, la T2A, je le fais marcher. »

« Manageurs » désemparés

La vieille proposition de transformer les hôpitaux publics en Espic était inscrite dans le programme présidentiel de François Fillon. En vérité, elle n’est bien souvent qu’une étape vers la privatisation à but lucratif, car, à la différence d’un hôpital public, un Espic peut faire faillite ou être vendu à des chaînes privées internationales comme Ramsay Générale de santé, Capio ou Elsan…

La crise due au Covid-19 ne leur aura donc rien appris. Pas un mot dans cette tribune sur la mobilisation et le courage des soignants malgré le manque de moyens, rien sur leur formidable créativité, dès lors que les équipes soignantes ont pris le pouvoir tombé des mains des « manageurs » désemparés. Cette situation a montré l’efficacité d’une gouvernance pilotée par les soignants, plaçant les gestionnaires au service des patients et des professionnels.

Pas un mot pour saluer les personnels, mais des qualificatifs désobligeants pour toutes celles et tous ceux, médecins et non médecins, qui se sont mobilisés à l’appel des collectifs interurgences et interhôpitaux, traités d’« irresponsables », de « naïfs », voire de « médiocres protégés par le statut de la fonction publique ».

En voilà deux qui, à 20 heures, n’applaudissent pas aux fenêtres.

 

  • Anne Gervais, médecin hépatologue à l’hôpital Bichat, à Paris ;
  • André Grimaldi, professeur émérite de diabétologie à la Pitié-Salpêtrière, à Paris ;
  • Philippe Grimbert, professeur de néphrologie à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil (Val-de-Marne) ;
  • Olivier Milleron,médecin cardiologue à l’hôpital Bichat ;
  • Jean-Paul Vernant, professeur émérite d’hématologie à la Pitié-Salpêtrière