L’être humain aime à oublier qu’il est, d’abord et avant tout, un animal et un animal de troupeau. Ce constat d’expérience est rigoureusement nié, car il dévalorise l’ordre établi, en montrant qu’il repose non pas noblement sur la morale et la raison, mais sur des assises essentiellement instinctives, les mêmes que celles des autres bêtes. L’homme en éprouve tous les besoins et, dans la grande plupart de ses opinions, il obéit, sans le savoir, à quatre pulsions fondamentales purement instinctives. Deux sont individuelles et les deux autres, collectives (propres aux troupeaux.)

I   Instincts individuels d’interdiction.

L’animal humain possède et protège un territoire, SON territoire.

1/ Le refus de l’intrusion : cet animal considère comme une violation intolérable qu’un étranger y pénètre ; il rejette tout regard extérieur, toute inspection, tout contrôle.

2/ Le refus du prélèvement : ce même animal défend l’intégralité de son bien ; il ne supporte sous aucun prétexte qu’on vienne y dérober la moindre chose ; rien ne doit être amputé de cette propriété sacrée ; il s’oppose à toute confiscation, répugne à toute redistribution et lutte contre tout partage.

Ce qui ne l’empêche pas de lorgner sur le bien d’autrui pour s’en emparer et s’agrandir. C’est la tentation impérialiste.

II   Instincts collectifs.

L’animal humain appartient à un troupeau et subit la pression du grégarisme qui agglomère et meut le groupe.

3/ La loi du conformisme et de l’uniformité : dans un troupeau, tous les membres sont rigoureusement semblables ; ce trait de nature le caractérise et le distingue ; la conséquence instinctive est d’écarter ou d’éliminer toute bête d’espèce différente. On n’a jamais vu de chat dans une meute de chiens ou de renard dans une harde de loups.

La tendance à adhérer s’associe étroitement à l’exclusion du non-semblable ; la « chasse au différent » renforce la cohésion du groupe.

4/ La loi du chef de meute : les mâles se battent pour dominer le troupeau, puis, le vainqueur désigné, la tribu des animaux, tous ensemble, soumis et obéissants, suit aveuglément l’animal de tête.

Les deux premiers instincts se traduisent automatiquement par « La propriété inviolable et sacrée » et en corolaire par « Trop d’Etat, trop d’impôt ! »

1/ « Trop d’Etat », c’est-à-dire trop de règlements, trop de vérifications, trop de répression des fraudes…  « Laissez-moi travailler tranquillement ; moi, je sais mon métier ; que les fonctionnaires, qui n’y connaissent rien, cessent de fourrer leur nez dans mes affaires ! »

2/ Le deuxième instinct étant hostile à tout prélèvement, la « haine des partageux » est générale ; l’impôt est impopulaire et la baisse des taxes est un thème démagogique que les politiques de tous bords ne cessent d’agiter pour faire carrière.

3/ Le troisième instinct incite, d’abord, au conformisme et au mimétisme ; il tend à exalter l’identité et les valeurs du groupe communautaire, religieux ou national, « Nous d’abord ! », comme à rejeter corrélativement les êtres différents, « Ceux qui se ressemblent, ensemble ! Les autres dehors ! » Le besoin de s’agglomérer à un groupe entraîne l’allégeance aux crédos de la première communauté qui se présente, en général la plus proche (la famille) ; mais l’affiliation idéologique est plus le résultat que la cause,

Cet instinct grégaire pousse la majorité à combattre et à éliminer les minorités (visibles ou non.) afin de préserver la pureté du groupe. D’où les divers racismes et phobies : « Ces gens-là ne sont pas comme nous ! »

Comme aussi le «  Je ne veux pas de ça chez moi ! », opposé au membre d’une minorité visible » (Noir ou Arabe), qui cherche une embauche ou un logement ; d’où les ghettos de chômeurs musulmans dans les banlieues.

Pour renforcer l’unité de la société qu’ils exploitent, les politiques savent très bien user de ce penchant hostile : ils désignent l’ennemi intérieur ou extérieur, pour user avec système de la recette trop connue du « bouc émissaire ».

Ils peuvent même aller jusqu’à déclencher la guerre.

4/ Le quatrième instinct provoque un inépuisable besoin d’autorité et soutient le « Culte du Chef », un individu idolâtré sous les noms prestigieux d’Augustus Pater, de « roi de droit divin », d’Homme providentiel, de Sauveur de la Patrie, de Guide, de Caudillo, de Duce, de Führer, de Maréchal, de Général… Et fait souhaiter «l’homme à poigne qui mettra de l’ordre. »

Il semblerait que les femmes soient, plus que les hommes sensibles, au prestige du chef ; affaire de genre ? Une hypothèse : la nature les inciterait-elle à se soumettre au « mâle dominant » ? Alors que le sexe fort serait plus ou moins tourmenté par le besoin de dominer, un besoin qui manquerait au sexe faible ou serait moins virulent.

L’instinct du chef de meute a ceci de capital qu’il s’oppose à la décision collective, telle qu’elle résulte des débats d’une assemblée parlementaire.

Il est fondamentalement antidémocratique.

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En politique, tous les êtres humains sont manœuvrés, à leur insu, par l’instinct de conformisme, propre au troupeau, – l’effet caméléon – qui fait accepter l’état et les règles du système en vigueur. Mais intervient également l’intérêt économique.

Deux cas s’opposent : accepter le sort, et s’enrichir, quand on est privilégié, satisfait à la fois l’instinct et l’intérêt. Une chance !

Mais souvent l’intérêt contrarie l’instinct : les laissés-pour-compte du régime politique sont handicapés par ce conflit de forces déterminantes. Ils se résignent, mais…

En résumé.

1/ Soit l’intérêt coïncide avec l’instinct, l’individu est alors conservateur. Et dit « de droite ». Associant les deux moteurs, sa position est facile et forte.

2/ Soit l’intérêt de l’individu est de modifier l’ordre établi ; il est alors progressiste et dit « de gauche », ou catalogué « antisystème ». Mais il continue de subir l’instinct de conformisme.

Contrairement au premier cas, sa position est beaucoup moins fortement assise et stable, car écartelée entre deux moteurs contraires.

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La politique n’est pas fondée sur la raison, tant que sur l’animalité.

(Depuis que le monde est monde, les gouvernants dissimulent cette réalité sous la pourpre et l’or.) Voilà pourquoi l’Histoire se répète aussi souvent, car de tous temps les mêmes moteurs animaux ne cessent de l’animer ; mais c’est aussi pourquoi tant de bons esprits se refusent à le voir et prétendent qu’elle ne se répète jamais.

Les préjugés et slogans politiques les plus courants – et les plus efficaces – sont des traductions élémentaires de ces quatre pulsions instinctives, dont nous souffrons, en toute inconscience, qu’elles nous gouvernent, tels les fils que le marionnettiste tire pour manœuvrer sa poupée.

Céder aux instincts, c’est se comporter comme une bête ; le langage le dit bien : « Être BETE ». La « bestialité » n’est pas loin.  L’homme civilisé est conscient de ses instincts ; il les identifie, les sélectionne et n’y obéit que sous contrôle.

L’individu y parvient parfois et plus ou moins ; une collectivité, jamais. Elle obéit aveuglément à son instinct de troupeau.

 

Philippe MARTIAL


Philippe Martial est administrateur des AAA. Durant quarante ans, ce haut fonctionnaire, directeur de la bibliothèque et des archives du Sénat, spécialiste des questions  de culture, a travaillé avec nombre de sénateurs ;  au service de la Chambre Haut, il fut  ainsi un témoin privilégié de bien des événements politiques du pays. De formation scientifique (Mathématiques et Sciences Po), il est aussi écrivain (Prix Hérédia de l’Académie Française), historien du Sénat, membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer ; à ces titres, il participe à un effort de réflexion intellectuelle, qui transcende les clivages entre domaines de pensée. Depuis sa retraite, il s’efforce de contribuer le plus possible  aux échanges transdisciplinaires. C’est ainsi que ses amis ont créé un site « Groupe Philippe Martial, Club de la Baignoire », destiné à recueillir des études et documents de recherche les plus variés, afin de favoriser l’échange des idées en toute matière  et  d’en faire émerger de nouvelles. Le politiquement correct, le quantitatif et le bruit facile sont à l’extrême opposé de l’esprit qui inspira la création de ce groupe.

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Dessin original d’Yvon TAILLANDIER