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CONCURRENCE

La divinité contemporaine. De nos jours, c’est le nom moderne du Veau d’Or.

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Fondateur de la science économique et considéré comme le théoricien du libéralisme, Adam SMITH fut sans doute le premier qui attira l’attention sur le concept et sur les bienfaits de la concurrence.

Les capitalistes ne cessèrent d’invoquer sa doctrine pour justifier un « libéralisme » généralisé, fondé sur la libre entreprise et une abstention totale de l’Etat. Encore en 1929, lorsque se déclencha la grande crise aux Etats-Unis, le Président HOOVER se refusa fermement à sauver les banques, au nom d’un libéralisme pur et dur.

Pour peu que l’on se reporte à l’expose initial de SMITH et non pas seulement aux exégèses qui l’ont terriblement simplifié par la suite, on prend conscience que sa pensée comporte mainte nuance et que les « libéraux » les ont largement éliminées.

Ainsi, il n’exclut pas que l’Etat assume sa mission correctrice en temps de crise ; invoquer SMITH en 1929 pour refuser d’intervenir s’avère une mauvaise lecture de sa théorie.

D’autre part, SMITH décrit un capitalisme à petite échelle, celle d’une simple région. Les entreprises des producteurs sont proches et le consommateur se comporte à la façon d’une ménagère qui se ravitaille au marché local ; elle est ainsi en mesure de s’informer facilement, de comparer qualité et prix, afin de choisir le plus avantageux.

Déjà en 1929, les conditions ne sont plus les mêmes ; le commerce international s’est considérablement accru ; les pays et non plus seulement les régions sont devenues dépendants les uns des autres ; c’est pourquoi la crise s’est si vite et complètement internationalisée.

Et ne parlons pas de l’époque actuelle ; les produits en vente proviennent de l’autre bout de la terre. Le consommateur est très peu informé de la provenance certaine, comme de la qualité, encore moins des conditions sanitaires de fabrication sur place, de tout ce que lui présentent les « gondoles » des grandes surfaces.

Oui, la concurrence est bonne dans un petit rayon ; oui, mais elle peut se dégrader au fur et à mesure que l’aire s’agrandit.

Les méfaits de la concurrence augmentent avec l’échelle.

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Il y a bien longtemps, j’ai côtoyé beaucoup de partisans du Tout-Etat ; communistes, ils obéissaient sans discuter, à leur idole, le « Petit Père des Peuples » ; j’ai connu dans le même temps des partisans du Tout-Marché, dont je remarquais que, bien souvent, ils se réclamaient du Saint-Père romain.

Les opinions étaient tranchées ; les doctrines différaient et s’excluaient totalement, sauf qu’elles trahissaient, en vis-à-vis, une symétrie surprenante entre les positions et une similitude encore plus surprenante dans le langage de leur foi.

Le Petit Père et le Saint-Père se faisaient pendants.

Aucun de ces absolutistes ne songeait à quelque système intermédiaire. Tel gouvernement nationalisa tout ce qu’il put ; le successeur privatisa ensuite tout ce qui avait été nationalisé. Triomphe l’absolu du Tout ou Rien !

Pour ma part ; il eût semblé préférable d’user de la mixité, en tenant compte de l’expérience plutôt que des dogmes.

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Les partisans de la supériorité du privé sur le public, veulent mettre de la concurrence partout ; SAUF qu’il n’est pas question de l’instaurer entre des institutions telles que banques publiques et banques privées, entreprises publiques et entreprises privées… TOUT doit être confié au privé.

En sens inverse et symétrique, les opposants auraient voulu TOUT réserver aux fonctionnaires et agents du secteur public.

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Certains partisans résolus de la concurrence généralisée admettent cependant une exception d’importance dans leur crédo ; ils ne comprennent pas l’intérêt du bicaméralisme, alors que son principe est justement de faire délibérer chacune des deux chambres sous le regard critique de l’autre ; de telle sorte qu’elles se contrôlent et corrigent réciproquement.

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CONTRÔLE

Qui aime être contrôlé ? Personne.

Refus général : à commencer bien sûr par celui de qui viole délibérément la loi, afin de gagner un peu plus. Il ne faut surtout pas qu’un agent de l’Etat fourre son nez inquisiteur dans l’affaire et y découvre quelque malversation. Une sanction ruine soudain des rentabilités vues comme fortes et légitimes.

Maximum de profit privé et surveillance publique sont ennemis.

Le « néolibéralisme » affiche carrément cette répugnance ; il ne faut surtout pas que l’Etat intervienne dans un processus économique ; l’action publique est jugée négative, toujours négative ; elle empêche le capitalisme de fonctionner normalement, alors que, de lui-même, ce système idéal s’« autorégule » au mieux.

Corollaire : le dogme assure que le privé est toujours plus efficace que le privé. Il convient donc de réduire les subsides consentis au service public, afin de soulager le secteur privé par une baisse substantielle de ses impôts.

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Pour peu que l’on y prête attention, on découvre que maint projet de réforme cache des suppressions soigneusement orientées.

Il est souvent question de simplifier les procédures : si l’on ne veille, une ou deux sanctions indispensables disparaissent subrepticement. Comme par hasard !

Exemple : j’ai assisté au Sénat à une séance répétitive assez plaisante : je voyais, chaque fois, un sénateur inventer un prétexte – aventuré – pour déposer et défendre un amendement, dont l’objet, toujours le même, était d’abolir une prérogative des Bâtiments de France : celle qui leur confie un droit de regard décisif sur la compatibilité d’un permis de construire avec la protection patrimoniale des monuments historiques.

N’ayant aucun rapport de fond avec le texte en débat, l’amendement était retiré de mauvaise grâce ; et je savais que son auteur trouverait vite l’occasion de le déposer à nouveau.

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CORRUPTION

La corruption est étroitement liée à la politique, car inséparable de l’art de gouverner ; elle en est l’un des moyens. Aussi est-elle de tous les temps. La lutte pour conquérir et conserver le pouvoir, au nom de l’Idéal, requiert tous les procédés possibles et justifie toutes les manœuvres, même les moins délicates. Il ne manque pas d’exemple où un dirigeant expéditif commandita l’assassinat d’un adversaire ! Acheter une conscience est beaucoup moins grave qu’ordonner un crime. Et s’apparente à un acte commercial. On veut obtenir un service, on paie.

Quand un ministre se propose d’entrer dans le secret de son souverain, quoi de plus logique que de l’obtenir de la confidente la plus intime ? Il suffit de la soudoyer ; rien de plus évident et de plus simple : on règle l’affaire, moyennant finance. Et, contre une bonne poignée d’écus, la favorite informe son commanditaire. On veut obtenir un service, on paie.

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De nos jours, les puissances industrielles internationales, aux moyens financiers démesurés, n’achètent pas les favorites royales ; elles ont d’autres champs d’influence.  Les « lobbies », comme on les appelle si souvent, tiennent la plupart des organes de presse par la publicité ; dès que le journal se risque à critiquer quelque entreprise capitaliste, les agences se retirent ; et ruinent l’imprudente gazette.

Les lobbies achètent, trop souvent, les uns après les autres, les membres des instituts scientifiques dont la mission est de contrôler la qualité et l’innocuité des produits mis sur le marché, y compris les médicaments ! Les scandales sont parfois révélés et dénoncés ; mais, dans la presse, il faut les découvrir, par hasard, accommodés de façon plutôt discrète, le plus souvent en une seule phrase, au beau milieu d’un article.

Une pudeur révélatrice. On pourrait s’attendre que la presse dénonce tous les cas de corruption dont elle est informée ; il n’en est rien ; certes, elle ne peut cacher le plus gros et le plus visible ; il serait difficile de taire le scandale du glyphosate.

Mais il en est beaucoup (nous dirons même la plupart), que le lecteur découvre, s’il est attentif, en page 16, au milieu d’un article qui traite de toute autre chose. Il faut lire plus d’une trentaine de lignes, avant d’apprendre que « X. a corrompu Y. »  Une telle information, la seule  significative, devrait figurer à la « une » du titre ; le reste, qui détaille des faits ordinaires, est glose inutile.

Du moins à ma connaissance, nul journaliste n’a eu l’idée de dresser une liste systématiquement exhaustive de ces gigantesques malhonnêtetés. Une telle liste serait édifiante !

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CRISE DE 2008

(A titre d’exercice mental, je me fais des sortes de « pense-très-bête » sur tous les sujets. En voici un, vieux d’une bonne décennie ; et probablement périmé, sur la crise de 2008.)

Au lieu d’être considérée dans son ensemble qui est économique, la crise actuelle est trop regardée sous l’angle bancaire : risque de faillite des banques, dettes souveraines et inégalité des taux d’emprunts obligataires.

Les créanciers de ces dettes sont des banques (marchés, fonds d’épargne et investisseurs institutionnels). Elles sont demanderesses, appelées comme expertes et suggèrent les décisions. Cercle vicieux.

Or la crise est plus générale ; elle est d’ordre économique ; elle reproduit en gros la crise de 1929, pour les mêmes raisons ; et se prolonge pour les mêmes raisons ; c’est ainsi que les mesures de restriction des dépenses sont du pur LAVAL et du pur BRÜNING – tous deux déflationnistes – et ne manquent pas d’avoir le même résultat : l’austérité provoque la récession.

KEYNES eut beau expliquer l’effet du « multiplicateur » négatif, les dirigeants se refusèrent à tout intervention ou s’efforcèrent de reconstituer la situation des prix d’avant 1914, afin de respecter envers et contre tout la théorie « libérale » d’Adam SMITH.

Dix ans après le début de la crise de 1928, la seconde guerre mondiale régla le problème, car les gigantesques dépenses militaires ont l’effet d’une relance par la consommation, doctrinalement refusée, mais imposée par les circonstances ; de nouveau, les usines tournèrent à plein… Par la suite, et jusqu’au triomphe de FRIEDMAN, l’Etat-Providence entretint les conditions d’une économie florissante.

De même qu’avec l’aide de KEYNES, il fallut, après 1929, mais bien tardivement, remettre en cause la théorie du « Laissez faire, laissez passer » trop absolue d’A. SMITH, il faut, de nos jours, revoir, amender, sinon récuser, la doctrine également trop absolue de Milton FRIEDMAN : elle idéalise le fonctionnement du marché, en prétendant qu’il assure de lui-même sa « régulation » ; elle ignore un ressort psychologique capital de l’être humain, le goût du jeu ; en instituant le maximum de « dérégulations » bancaires, elle a fait sauter les contrôles qui pouvaient freiner la spéculation. Elle a « dérégulé » et surtout déréglé.

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L’idéologie domine la fausse science qu’est l’économie politique.

Le critère fondamental de la scientificité d’une discipline est que l’expérience valide ou désavoue la théorie ; les deux crises de 1929 et de 2008 sont des preuves accablantes contre SMITH et FRIEDMAN.

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Adam SMITH : idéologue du capitalisme naissant.

Milton FRIEDMAN : idéologue du capitalisme débridé.

J’ai tendance à penser (ou j’ai du mal à m’interdire de penser) que FRIEDMAN dissimulait son véritable but : soutenir une thèse au succès assuré. Il faut diminuer les impôts des puissants et des riches ; les privilégiés ont suffisamment de moyens pour faire la promotion d’une thèse aussi bienvenue.

SMITH et FRIEDMAN. Deux impostures : même résultat : la crise !

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Dans leur théorie, dite libérale ou ultralibérale, la démonstration se fonde sur des postulats contestables, (préférences rationnelles, allocation parfaite des ressources, dérive tyrannique de l’Etat…) présentés comme des évidences axiomatiques, alors qu’ils sont des présupposés idéologiques. Ces présupposés négligent la diversité des psychologies, substituant une fiction à l’homme réel.

Ainsi le concept d’intérêt est ambigu. Le long terme est souvent le contraire du court ; en outre, le sens de l’arbitrage et du profit, que l’on assure universellement partagé – et rationnel – n’est pas le même pour tout le monde.

Car un agent économique peut très bien avoir la mentalité insensée du joueur, qui préfère l’improbable à l’évident, chérit la folie du risque, quitte à se ruiner, et fait, en conséquence, des choix complètement irrationnels. D’autant qu’il n’en souffre pas trop, s’il a de gros moyens… Il n’est pas sans exemple qu’un milliardaire aille perdre des millions au casino !

Sans compter que bien des décideurs, à l’instar des plus irresponsables agents publics, ne risquent pas directement leur propre fortune. Les multinationales ont parfois des administrations obèses, dont les membres agissent en purs fonctionnaires.

Contrairement aux postulats de SMITH et FRIEDMAN, la hausse d’un prix ne décourage pas toujours le consommateur ; citons l’exemple (rare, il est vrai) des achats de prestige que réclame la parade sociale ; plus le prix est élevé, plus il est signe de richesse ; il est de fait que les ventes de Ferrari augmentent actuellement.

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L’Ecole de Chicago et FRIEDMAN ont imposé le dogme de l’ultralibéralisme dérégulé. Leur « théorie » s’expose  ainsi :

1 : Combattre l’inflation, c’est combattre le chômage (En théorie, mais en pratique ? En quel pays, à quelle époque, une poussée inflationniste a-t-elle vraiment accru le chômage ?)

2 : Le marché s’autorégule lui-même ; il faut donc abolir tout ce qui autorise l’Etat à se mêler des affaires.

3 : FRIEDMAN ajouta un argument à la théorie de SMITH : les dépenses des pauvres sont inflationnistes : alors qu’au contraire, celles des riches soutiennent automatiquement l’investissement productif. « Les bénéfices d’aujourd’hui sont les investissements de demain et le plein emploi d’après-demain. » Ce qui méconnaît que la fortune ainsi acquise ne demeure pas toujours dans la caisse des entreprises, en vue d’être investie, mais est largement redistribuée aux actionnaires.

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En conséquence de la théorie de Milton FRIEDMAN, il faut, d’une part, réduire les ressources des pauvres provenant des subventions publiques; et d’autre part, diminuer les impôts des contribuables les plus fortunés. Comme si la fortune des particuliers ne provenait que de l’entreprise, et jamais des rentes et des héritages ! Et qu’elle était automatiquement réinvestie dans la production économique.

En résumé, la théorie préconise donc de réduire les impôts des riches, et corrélativement de diminuer les aides sociales.

Outre que la compensation est neutre pour le Trésor, le transfert des moyens correspondants des uns vers les autres, procéderait théoriquement du néfaste vers l’utile, et ne pourrait, toujours théoriquement, que favoriser l’expansion.

Malheureusement, le théoricien oublie ou feint d’ignorer un trait capital de la psychologie humaine ; le goût du jeu. A croire FRIEDMAN, les casinos n’existeraient pas ; nul richard ne se ruinerait en y perdant des fortunes ; les petites gens ne joueraient pas au Loto.

En réalité, l’expérience montre que nombre de grandes fortunes spéculent en Bourse. Et pas qu’un peu ! Et aussi ou surtout que les banques en font autant ! La spéculation est le trou noir de la théorie néo-libérale.

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Certaines théories n’ont rien de désintéressé ! Il en est qui ne déplaisent pas à tout le monde. Surtout quand elles justifient les pratiques des dominants que sont les puissances d’argent : possédants, banquiers, groupes industriels, patrons d’entreprise…

SMITH et surtout FRIEDMAN savaient quels intérêts ils avaient eux-mêmes intérêt à défendre : ils se sont bien gardés de prendre le parti des petites gens : ils ont exalté et « justifié » la puissance des puissants. Sans risque !

Dans les années 80, REAGAN fut le premier gouvernant (avec Mme THATCHER et PINOCGHET) à mettre en pratique la théorie de FRIEDMAN : d’abord, en procédant à la plus large dérégulation possible ; puis en diminuant les aides sociales ainsi que les impôts des riches.

Mais, dans le même temps, il augmenta énormément les dépenses militaires (« guerre des étoiles ») au prix d’une dette considérable (apurée plus tard par le démocrate CLINTON !) de telle sorte que, sans le dire, il appliqua – en parallèle – la théorie inverse, celle de la relance par la consommation. Ce faisant, REAGAN était largement keynésien. Toutefois, personne, à ma connaissance, n’a relevé la contradiction.

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Faut-il s’étonner que les privilégiés fassent une immense publicité aux théories qui légitiment leurs privilèges ? Possédant la majeure partie des média populaires, les puissants n’ont pas manqué d’assurer le succès des thèses de FRIEDMAN, qui leur étaient tellement favorables ; la presse conservatrice ne cessa, trente ans durant, d’en saturer les esprits, qui d’ailleurs se laissaient faire inconsciemment sans demander plus ; et tellement que, pour finir, la propagande obsédante pour l’« ultralibéralisme dérégulé » a réussi à persuader sans preuve l’ensemble de l’opinion.

D’autant que les théoriciens, tel que GALBRAITH, auteur entre autres de « L’art d’ignorer les pauvres. », qui s’opposaient au dogme officiel, et en ruinaient les arguments fondamentaux, n’étaient plus entendus, ayant dans les journaux perdu tout droit à la parole.

L’opinion a fini par croire qu’il n’y avait rien d’artificiel ou de convenu dans le système en vigueur et que, résultant d’une loi de la nature, il était inscrit depuis toujours et pour toujours dans une intangible réalité.

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Toutefois, la crise aidant, le triomphe du dogme ultra libéral de l’« autorégulation automatique du marché » commence à être battu en brèche : de plus en plus d’économistes le mettent ouvertement en doute.

Ils dénoncent la montée nuisible des inégalités, en faisant observer que,

– d’une part, la faiblesse des ressources des uns cause l’anémie de la consommation, cependant que,

– d’autre part, l’excès de revenus financiers des autres ne fait que nourrir la spéculation.

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Il est piquant, entre autres exemples, de relever qu’il y a déjà quelques années, le Financial Times lui-même procéda à une analyse sévère du système actuel ; il reproche à l’économie de marché de s’avérer instable et, de manière importante, injuste ; le capitalisme est en crise, car il produit massivement de l’inégalité.

Avant la révolution instaurée par les thèses de FRIEDMAN, le capitalisme était censé être le système le plus apte non seulement à produire de la richesse, mais aussi à la répartir de façon acceptable ; on disait que « le marché favorise une allocation intelligente des ressources ».

Depuis les années 80 et le triomphe du capitalisme débridé sur le capitalisme tempéré, les inégalités se creusent : un PDG peut gagner 400 fois plus que ses employés en bas de l’échelle, alors que ce rapport ne dépassait pas 40 avant l’ère reaganienne.

Le Financial Times rappelle que l’économie de marché s’est imposée, car elle a su s’adapter ; le succès du capitalisme ne tient pas au fait qu’il reste toujours le même, mais qu’il a su changer.

 

Le quotidien britannique préconise trois mesures :

1 : réglementer et réduire un secteur financier incontrôlable, car devenu obèse.

2 : réformer le mode actuel de gouvernance de l’entreprise, car il favorise le court terme, la rémunération la plus immédiate et la plus élevée du capital, un mode qui a érigé en valeur suprême la « share holder value ».

3 : revenir sur la palette d’exemptions fiscales qui permet aux riches de payer de moins en moins d’impôts.

De telles propositions ne dépareraient pas le programme d’un candidat socialiste !

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Il y a quelque chose d’étrangement illogique dans le refus systématique des interventions de l’Etat, quand il est précisément dans son rôle. La thèse ultra-libérale pose comme postulat que l’Etat ne peut être que tyrannique. Mais ce postulat est faux : entre le dirigisme absolu à la Staline et l’abstention la plus totale, il y a place pour toutes sortes de nuances.

A ce sujet, il sera permis de relever une étrange contradiction dans l’attitude de candidats qui réclament le Pouvoir, afin, une fois élus, d’y être à même de refuser de s’en servir !

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L’hypothèse fondamentale de FRIEDMAN est que les riches, dès qu’ils sont moins taxés, consacrent ce supplément de ressources à investir.

L’expérience a montré que nombre d’entre eux préféraient tenter leur chance du côté de la Bourse.

Même au sein des entreprises, les financiers ont prouvé qu’il était plus profitable de miser sur les variations de la cote que d’investir dans de nouveaux équipements ; l’achat d’actions fait mécaniquement monter la cote ; ce que voyant, beaucoup de sociétés y placèrent les bénéfices, au lieu de soutenir la recherche et de moderniser leur parc de machines.

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Et cela, d’autant plus que nombre de dirigeants ne sont pas les héritiers des propriétaires initiaux de l’entreprise ; ils n’ont pas de fortune personnelle autre que celle qu’ils tirent de leur rémunération ; le système des stocks option ne peut que les inciter à faire monter la Bourse.

Les actionnaires, quant à eux, escomptent des profits rapides et sélectionnent les gérants qui se prêtent le mieux à ce désir de performances immédiates.

Résultat : le capitalisme financier a supplanté le capitalisme d’entreprise ou d’industrie.

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Le principal méfait de la dérégulation est de libérer les mouvements purement spéculatifs ; débarrassés de toute entrave, ils deviennent fous.

Acheter des actions fait monter leur cours ; étant tout de suite rentable, la spéculation se justifie rationnellement ; mais seulement durant quelque temps ; à longue échéance, la bulle explose. Le long terme est le contraire du court.

En dérégulant, le néolibéralisme n’a pas seulement « dérégulé » ; en fait, il a tout « déréglé », irrationnellement, jusqu’au désastre.

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La spéculation est un moyen d’ajustement financier, sans doute nécessaire à petite échelle et pour le temps réduit d’une opération ; en revanche, lorsqu’elle s’étend, grâce aux ordinateurs, à l’échelle planétaire, et à toutes heures du jour et de la nuit, elle est déliée des fondamentaux et s’auto-entretient jusqu’à l’absurde… La bulle ne cesse de gonfler jusqu’à l’éclatement.

Quand le montant des flux monétaires, en quête du plus petit écart de profit, rejoint largement celui du flux correspondant aux échanges de biens et de services, la circulation des capitaux se déconnecte de plus en plus du lien essentiel unissant la production à la consommation. Le changement d’échelle dans l’ordre de grandeur transforme la nature des phénomènes.

Le profit financier a cessé d’être un service parmi des services similaires ; fortement accrue, sa dimension n’est plus comparable ; sa proportion prépondérante écrase, par sa démesure, tous les autres emplois monétaires.

Ainsi la définition classique de la monnaie est à revoir : elle n’est plus la simple contrepartie des échanges de biens et services ; pour une forte part, elle a changé d’usage ; elle fonctionne d’abord comme instrument spéculatif.

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Les théories libérale et néolibérale affirment : « Rien de meilleur que la concurrence. »

La pratique répond : « A court terme, oui ; mais désastreuse à la longue. »

L’expérience a tranché : la concurrence doit être pratiquée sous un minimum de contrôle.

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En économie, le long terme est souvent le contraire du court. Mais ce dangereux contraste est rarement anticipé ; un système qui commence par rapporter s’impose, car les peuples ne voient que le proche, sinon l’immédiat. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ! » conseille l’adage ; rares sont les esprits qui regardent très au-delà du présent

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La seule leçon qu’en 2008 les économistes (les plus écoutés) ont retenu de 1929 est, qu’en dépit du dogme prônant l’abstention totale de l’Etat, il fallait sauver les banques ; pour bloquer l’effet du « jeu de dominos ». Comme il était prévisible, celles-ci, écartant sans état d’âme leur crédo d’orthodoxie, furent les premières à invoquer cette infraction au dogme, du moment qu’elle était commise en leur faveur.

En revanche, tout le reste de l’expérience de 1929 continue d’être généralement récusé. Ou méconnu.

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La politique d’austérité enclenche le multiplicateur négatif ; les rentrées fiscales diminuent ; la dette n’est pas suffisamment réduite : bref, c’est le cercle vicieux.

Il est déconcertant de constater que les prétendus experts du FMI et de la BCE ignorent – mais ne font-ils pas semblant ? – le mécanisme si simple et si logiquement évident du « multiplicateur » et ses effets éventuellement négatifs.

Après un certain temps, ils ont fini par admettre qu’ils y avaient pensé, mais qu’ils s’étaient trompés et que le multiplicateur négatif s’est révélé le double de celui qu’ils avaient calculé.

O Merveilleux experts ! Conseillers écoutés ! Infaillibles Maîtres ! Admirables autorités !

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L’euro fut institué à l’intérieur d’une zone de libre-échange dont les économies sont très inégales ; la confrontation de ces différences a des effets explicables, qui sont ou devraient être connus des politiques et des experts.

En supprimant les barrières douanières internes, une telle zone favorise les producteurs à bas prix, au détriment des moins rentables : voir l’expérience des unifications nationales (France, Italie ou du Zollverein.)

Ces expériences sont exemplaires ; les économies à bas prix de vente s’enrichissent ; les économies moins développées s’appauvrissent ; cependant, dans les trois cas cités, un mécanisme central opérait des compensations budgétaires, dont la fin était d’assurer le rééquilibrage d’un minimum d’égalité.

Pas d’équivalent à l’échelle de la pseudo-Europe actuelle : elle n’est dotée que d’un très faible budget fédéral (1% de son P.I.B.) et sa banque centrale n’a pas officiellement le droit de prêter aux Etats ; son statut la charge essentiellement de lutter contre l’inflation ! Action nulle en temps de crise et de déflation !

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Bien qu’elle feigne maintenant de l’ignorer, sinon même de le nier, l’Allemagne a beaucoup profité de l’institution du marché de libre échange et de l’euro ; qui fut institué largement aux conditions posées par la Bundesbank. Les experts allemands, qui ne sont pas incompétents, ont dû prodiguer de bons conseils aux politiques de Berlin et les décider : l’Allemagne a beaucoup gagné aux dépens de petits pays comme la Grèce. Une Grèce hérissée de douanes eût beaucoup moins acheté du Made in Germany.

A ce sujet, une rumeur discrète laisse entendre que bien des politiques grecs auraient été sensibles à certains de ces arguments qui se donnent de la main à la main, et qu’ils furent ainsi incités à réclamer leur adhésion à l’Europe économique.

Un pays qui accumule sans fin des excédents commerciaux déséquilibre dans un premier temps le système en sa faveur, mais il devrait comprendre qu’ensuite il se conduit comme un marchand qui ruine peu à peu ses clients ; leurs achats ne peuvent que diminuer et de plus en plus ; au début, il échappe à la récession qu’il provoque ; mais, à la longue, la crise, en se généralisant, ne l’épargne pas lui-même.

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Au cours de mainte discussion, que de fois ai-je entendu les petits malins se tirer d’embarras, en mettant en cause les concepts dont on use au fil des propos : la pauvreté par exemple ; aux yeux de bien des riches, elle n’existe pas ! Pas réellement. Il est vrai qu’ils rencontrent rarement de vrais pauvres et se gardent bien de les fréquenter… A les entendre, la pauvreté serait tout au plus un phantasme né des controverses politiques… Ou bien, l’on chipote sans fin sur les conventions chiffrant les seuils…

A croire qu’un riche, enfermé dans sa bulle d’or (plus elle est dorée, plus elle est opaque !), ne voit pas ce que c’est que de manquer. En revanche, un pauvre sait très bien ! Il est vrai qu’un riche ne se juge jamais assez riche pour se considérer comme tel. J’ai même entendu, un banquier (voisin de repas) nier les phénomènes de spéculation, en s’en prenant à l’acception du terme, beaucoup trop « floue » à son gré. Le mot était flou, donc la chose n’existait pas.

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Je suis souvent alerté par un signal qui ne trompe pas : « Oh ! Mais les choses sont beaucoup plus compliquées que vous le dites ! »

Certes les choses ne sont pas simples ; mais il est choquant que cet argument serve, ce qu’il fait si souvent, à cacher que l’objection ne porte que sur une faible proportions des choses ; le poids respectif des facteurs est ainsi occulté, de sorte que des exceptions – quoique fort loin d’être prépondérantes – ont l’air de constituer la loi déterminante d’un phénomène.

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Un minimum de sens des proportions avertit l’esprit et le garde de se laisser abuser. Encore faut-il être suffisamment « visuel » pour avoir ce sens-là. Alors que la plupart des esprits sont surtout « auditifs ». Ils parlent avec brio de ce qu’ils ne savent pas voir !

La vérité est dans les chiffres ; le menteur en invente parfois de faux ; généralement il choisit de ne rien dire ; le plus répandu est le mensonge par omission. Le plus facile.

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Une question – insidieuse et peut-être illégitime – que je me pose de temps à autre : qui est capable de croire en Dieu, en la Trinité, en l’Incarnation et en la Résurrection, n’aurait-il pas le type d’esprit qu’il faut pour croire en Adam SMITH et en Milton FRIEDMAN ? Car je ne comprends pas pourquoi j’observe une corrélation quasi parfaite entre la profession de foi chrétienne et la préférence pour le néolibéralisme. Hormis un goût prononcé pour les dogmes orthodoxes ? Rares sont les exceptions.

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La situation de crise est bloquée : car la solution ne peut qu’être européenne, l’euro commun étant lié à des interconnections économiques multiples. Or, l’Europe est incapable de décider, quand il le faut, et autant qu’il faut : sa devise est « Trop peu et trop tard ! »

La seule solution serait une relance « keynésienne », consacrée à des investissements massifs, même au prix d’un peu d’inflation. MAIS cette solution est conditionnée – et la condition est capitale : une telle solution n’est applicable que dans un espace protégé par les clôtures de douanes efficaces, de telle sorte que le supplément de revenu – engendré par création de monnaie – ne soit pas immédiatement dépensé en produits importés de Chine ou d’ailleurs.

Or il n’y pas d’Europe. L’« Europe des nations » est un monstre logiquement contradictoire, liant des situations incompatibles.

L’agrégat désordonné de nations, que l’on ose appeler l’Europe, n’a ni espace commun sérieusement protégé, ni instance unique de décision.

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Le système intergouvernemental de décision, (cher entre autres à la France, qui, à la DE GAULLE, est viscéralement « souverainiste »,) s’est montré incapable de résoudre sans graves dégâts un problème, la dette grecque, qui porte au plus sur 2% seulement de la puissance économique de l’Europe.

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Il y a quarante ans, je découvris l’ignorance abyssale de bien des parlementaires en matière économique ; cette méconnaissance est générale : nombre de personnes cultivées savent que Ramsès II a battu le roi des Hittites à la bataille de Qadesh, mais n’ont jamais entendu parler de Milton FRIEDMAN, alors que les théories éminemment discutables de ce monsieur dominent la doctrine et les pratiques économiques de notre temps.

Le nom de l’économiste qui inspire depuis quarante ans nombre de Gouvernements de par le monde ne figure pas dans mon dictionnaire, bien que la couverture affiche sa modernité de l’an 2000 !

Notre culture surévalue Lettres et Droit et déprise tout ce qui use ou se rapproche des mathématiques.

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Aux dernières nouvelles, s’il en faut croire « Le Monde » du 2/3 septembre, le candidat ROMNEY aurait déclaré, en mars, à Chicago : « Lorsque la lourde main de l’Etat remplace la main invisible du marché, la victime inévitable est la liberté économique. » Aucun doute, son vocabulaire prouve qu’il a lu au moins un peu de SMITH !

D’où son programme : « Dès le premier jour, signer l’abolition du plan OBAMA de couverture santé, réduire massivement et tous azimuts les subventions publiques aux services sociaux, aux chaînes d’information publiques, au planning familial, à l’aide extérieure… Il entend aussi abolir la quasi-totalité des régulations de la finance récemment adoptées… »

On voit que l’ultralibéralisme a de beaux jours devant lui ; il n’y a d’ailleurs pas de raison que cette religion ait un sort moins favorable que les autres, qui prospèrent partout dans le monde.

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Une performance unique : seuls les militaires savent résoudre les crises économiques, car l’urgence les contraint à dépenser, sans se soucier ni de l’équilibre du budget, ni du taux de l’inflation ; ils sont « keynésiens » sans le savoir, car ils procèdent à une vive « relance par la consommation » ; l’expérience montre que la commande d’une flotte aérienne, d’une flotte navale et de milliers de chars remplit rapidement les usines.

Aux U.S.A., les énormes dépenses de guerre ont mis fin à douze ans d’une gigantesque dépression, que le timide « New deal » de ROOSEVELT avait à peine réduite.

Assez curieusement, un proverbe résume cette capacité exceptionnelle des militaires : « On trouve toujours de l’argent pour faire la guerre. » Malheureusement, ce don intéressant s’évanouit en temps de paix.

On rencontre seulement un Milton FRIEDMANN, qui dérègle tant et plus ; et provoque une nouvelle crise.

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S’il est un point qui m’a toujours intrigué, et qui continue de le faire, c’est un silence surprenant, portant sur un fait capital de l’entre-deux guerres. Alors que, d’échec en échec, les démocraties se montrèrent incapables de lutter contre la crise de 1929, se détache une exception, une seule : le succès de l’expérience économique allemande de 1933 à 1939.

La question que je me pose est la suivante : « Comment HITLER s’y est-il pris pour résorber en trois ans le chômage de masse qui sévissait en Allemagne ? » Qu’on en juge : 6 millions de chômeurs, début 33 ; un million en 1936. Six fois moins : une extraordinaire réussite !

J’ai trouvé très difficilement une réponse ; autant les historiens de la Grande Dépression sont prolixes sur le « New deal » de ROOSEVELT, autant ils sont muets sur ce qui m’intrigue ; seul GALBRAITH s’est longuement soucié de ce qu’il n’hésite pas à qualifier d’« exploit unique dans le monde industriel. »

Alors pourquoi le silence de tous les autres ?

Bien évidemment, la raison est idéologique ! HITLER a récusé le dogme du libéralisme de SMITH, qui régnait alors aux Etats-Unis et en Europe, et qui, de nos jours continue de s’imposer sous la forme du « néo-libéralisme » de FRIEDMAN. La politique interventionniste et dirigiste du Führer fut largement « keynésienne », alors que KEYNES est regardé comme le diable, par tous nos gouvernants, idolâtres des vertus du « secteur privé » et du marché concurrentiel mondialisé.

Ils évitent donc l’indécence d’évoquer un sujet aussi délicat.

Si HITLER avait succombé en 1937, à une crise cardiaque, avant la masse d’horreurs qu’il commanda, il serait regardé comme un des plus grands hommes de l’Histoire. Mais la guerre qu’il provoqua, les massacres, les bombardements, Barbarossa, les occupations, les camps de concentration, les fours crématoires, la SHOAH… ont laissé des souvenirs tellement sinistres qu’ils occultent complètement le miracle économique qu’il sut conduire, en seulement trois ans.

Par comparaison, nous nous montrons incapables d’en finir avec une crise qui dure depuis 2008.

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Si l’on en croit le journal CHALLENGE, l’homme le plus riche de France tiendrait d’une grand-mère auvergnate un sens aigu de l’économie : il serait fort avare.

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Petit slogan de combat gauchiste

contre les conservateurs :

« Plus on est riche,

Plus on est chiche

Et plus on triche ! »

 

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